11èmes Rencontres nationales
« Projets artistiques et culturels en milieu rural »

Les actes : la plénière introductive

Droits fondamentaux et convergences
pour des territoires vivants robustes et sensibles

Événement national incontournable, les rencontres « Projets artistiques et culturels en milieu rural » sont co-organisées tous les deux ans par l’UFISC, la FAMDT et le CITI, la FEDELIMA, avec l’appui d’autres organisations membres de l’UFISC (THEMAA, FNAR…) et de nombreux autres partenaires institutionnels et associatifs.

L’édition 2025, s’est déroulée les 26 et 27 novembre 2025 et a été accueillie à la MJC Contre-Courant de Verdun (Meuse, Grand-Est), également partenaire de l’événement. 

Coconstruite avec de nombreux partenaires et pensée comme un espace-temps de co-développement, de partage de savoir-faire et de coopérations, cette 11ème édition intitulée « Droits fondamentaux et convergences pour des territoires vivants robustes et sensibles » a exploré plusieurs notions : la robustesse des organisations et des territoires, l’habitabilité et la qualité de vie dans les espaces ruraux, l’effectivité des droits culturels, l’ingénierie culturelle partagée, ainsi que les dynamiques de projets artistiques et culturels portés collectivement dans et par les territoires ruraux.

Autant de perspectives pour poser un regard sensible et démocratique sur les territoires et leurs ressources, et renforcer les coopérations nécessaires à des cultures vivantes, hospitalières et décloisonnées.

La 11ème éditions de ces Rencontres Nationales, qui a rassemblé 120 participant·es, articulait plusieurs temps forts :

  • Une soirée d’ouverture avec la projection de l’épisode « pilote » de la série documentaire Terres de relations de Damien Deville et Solène Ducretot.
  • Une plénière d’ouverture sous forme de dialogue croisé entre deux intervenants du champ de la recherche : Damien Deville, géographe et anthropologue de la nature, auteur, conférencier et Margaux Thevenin, ingénieure agronome, exploratrice et restauratrice des relations à soi / aux autres / au non-humain, formatrice et conférencière.
  • 4 parcours thématiques :
    • Parcours #1 – Détours par la notion d’exploration sensible des territoires,
    • Parcours #2 – Quels leviers pour des politiques publiques en faveur de l’effectivité des droits culturels et des droits fondamentaux ?
    • Parcours #3 – Peut-on et comment évaluer par le prisme du référentiel des droits humains et des droits culturels ?
    • Parcours #4 – La présence artistique en milieu rural.

Nous vous invitons à parcourir les actes de ces rencontres, que nous publions de façon séquencée, en commençant par une synthèse de la plénière introductive. 

Plénière introductive : prendre soin de nos relations aux territoires et au vivant

La MJC Contre-Courant de Belleville sur Meuse a accueilli les 11èmes Rencontres nationales « Projets artistiques et culturels en milieu rural », les 25, 26 et 27 novembre 2025. Le sous-titre « Droits fondamentaux et convergences pour des territoires vivants, robustes et sensibles » annonçait le menu.

Dans un contexte bouleversant et bouleversé par les enjeux économiques, culturels, écologiques, numériques, démocratiques d’aujourd’hui, les Rencontres ont misé sur les caractéristiques du vivant pour croire en l’avenir des droits humains.

Cela a conduit à des détours passionnants au cours de la plénière introductive du 26 novembre au matin, où il fut question d’étourneaux, de koalas, de crapauds avec le géographe Damien Deville et l’ingénieure des relations Margaux Thévenin. Car, pour les deux intervenant∙es, les conditions de la diversité et de la vitalité culturelle ne se distinguent pas de celles, indispensables, de la robustesse du vivant, et leur approche nous invite à penser par-delà nature et culture.

Après un mot d’accueil de la part d’Arnaud Fièvre, Directeur de Contre-Courant MJC, Alban Cogrel, Directeur de la FAMDT et Co-président de l’UFISC, a porté la voix des co-organisateurs pour introduire ces 11èmes Rencontres Nationales et poser les enjeux généraux traversés tout au long des différents temps forts jalonnant les deux jours de travaux.

Il a ensuite offert la parole aux représentant∙es des institutions publiques et collectivités du territoire présent∙es pour l’occasion :

  • Madame Isabelle Chardonnier, Directrice régionale des affaires culturelles Grand Est ;
  • Monsieur Jérôme Dumont, Président du Conseil départemental de la Meuse ;
  • Monsieur Antoni Griggio, Vice-président délégué à la Culture, au Patrimoine et à la Communication de la Communauté d’Agglomération du Grand Verdun.

Les institutions publiques représentées ont ainsi pu rappeler l’importance de la tenue de tels moments de travail collectif, de co-développement, de partage de savoir-faire et de coopérations, autour des enjeux de cultures en ruralités.

Place a ensuite été donnée à la plénière introductive des rencontres sous forme de ce dialogue croisé entre Damien Deville et Margot Thévenin, animé par Patricia Coler, déléguée générale de l’UFISC et Alban Cogrel, co-président de l’UFISC.

Retrouvez également la plénière d’ouverture des Rencontres en vidéo ! 

Sommaire de la synthèse

Relations, territoires et systèmes vivants

Damien Deville : savoir où on habite !

« Je viens de l’écologie scientifique et à mes débuts, je suis parti en mission en Australie pour protéger les koalas. On préconisait de les déplacer vers des zones réservées à leur protection, alors qu’ils étaient partout dans les jardins périurbains où ils trouvaient des avantages ! Ce zonage ne fonctionnait pas et posait des questions philosophiques et éthiques. Le koala est partout dans l’imaginaire australien, et on refuserait la coexistence avec lui au nom de sa protection ?

C’est une clef de la protection du vivant : rassembler plutôt que de séparer, et réfléchir aux règles de la coexistence. Et quant à la relation à l’autre, humain et non humain, une dimension essentielle s’impose : le territoire, là où l’oiseau fait son nid, le castor son barrage et où l’humain construit la plupart de ses sociabilités.

Ce constat permet un pas de côté vis-à-vis de notre sémantique autour des territoires notamment ruraux : “France périphérique”, “diagonale du vide”, “ceux qui ne sont rien”…

Personne n'est périphérique à sa propre vie ! Le lieu où l'on fait grandir nos enfants est un centre du monde."

Personne n’est périphérique à sa propre vie ! Le lieu où l’on fait grandir nos enfants est un centre du monde. Même des territoires blessés par la guerre et la désindustrialisation comme ici (ndlr : le territoire du verdunois, Meuse) restent des repères importants dans la vie des individus. En parler ainsi serait déjà un bon levier pour rendre le débat public un peu plus fonctionnel.

Ce qui caractérise nos mondes contemporains, c’est qu’on ne sait plus vraiment où l’on habite. On vit en Auvergne sans connaître les volcans, dans l’Ouest sans connaître le bocage, etc. Ce déracinement est le fruit d’une longue histoire liée à un socle philosophique, la séparation entre nature et culture. Il est également héritier de politiques publiques qui ont surspécialisé nos territoires. Uniformité et précarité sont toujours les deux temps d’un même processus à l’échelle des territoires, notamment ruraux.

Comment réparer cette précarité ? En misant sur l’exact inverse de l’uniformité : la diversité qui naît toujours des histoires entrelacées. Dans les territoires, un plus un n’a jamais fait deux.« 

Repeupler nos cartes et nos mondes

Damien Deville propose trois clefs de lecture liées à la géographie culturelle pour aider à mieux comprendre les territoires et agir en leur sein : 

1. L’histoire

Un territoire est le produit de son historicité.

Pour comprendre ce qui le traverse, il faut remonter les pages de l’histoire des lieux et de celle, écologique et géologique, des milieux. Enseigner la diversité des lieux, c’est l’une des premières missions de la géographie culturelle, et peut-être des missions artistiques et culturelles dans les territoires ruraux.

2. Habiter, aménager, donner sa place à l’imaginaire

Une autre clef est donnée par Augustin Berque, ”le maître Yoda de la géographie culturelle”, avec cette très belle phrase : L’être se crée en créant son milieu.

En habitant un territoire, on l’aménage, on le cultive, on le transforme et on change en retour nos manières d’être, de penser et de se projeter dans la vie.

Cette phrase ouvre deux chantiers citoyens :

  • Ne pas opposer imaginaire et matérialité dans le débat public. À Sète, Brassens est partout, dans les noms de places, de rues, les festivals… et dans l’économie : les artisans ont créé des produits associés à son image ! 70 ans après, cet imaginaire crée littéralement des emplois.
  • Réfléchir à comment aménager pour imprégner l’humain et comment trouver d’autres manières d’habiter les mondes.

3. Marcher : l’approche sensible

Un territoire, avant d’être une approche technique, est avant tout un corps dans un lieu et tout ce qu’il fait ressentir.

Jean Delveyre, autre grand géographe, disait Habiter c’est marcher. Cela ouvre aux approches poétique du territoire : contes, poésie… Réinviter ce sensible est une magnifique entreprise citoyenne : repeupler nos cartes, nos mondes, remettre en mots, remettre en images ce qui est présent, qu’on a voilé et qui demande à être dévoilé. Quand on repeuple nos territoires, on repeuple nos imaginaires et on ouvre des opportunités pour la suite.

Margaux Thévenin : les conditions du vivant robuste

Après avoir souligné que la phrase « personne n’est en périphérie de sa vie » résonne avec les droits culturels, Patricia Coler donne la parole à Margaux Thévenin, exploratrice des relations à soi / aux autres / au non-humain pour une approche à partir de la personne, avec un détour sur l’écologie du vivant.

Margaux Thévenin : « Je vais vous parler de complexité. Je suis ingénieure agronome, petite fille d’agriculteurs et mes explorations portent sur la manière dont fonctionne le vivant, et comment se forment les systèmes vivants : cela concerne les individus et l’ensemble du système ».

Ce que l'on crée génère quelque chose qui va en retour agir sur nous. C'est fondamental pour l'habitabilité de nos territoires, et pas seulement entre humains !."

Interconnexion

Il y a des caractéristiques communes à tout système complexe vivant, et la première est l’interconnexion : un système vivant forme un tout délimité et qui poursuit un but commun, à l’image de notre réunion dans cette salle !

Dans les organisations de nos territoires, les mouvements de chacun et chacune ont une implication sur l’ensemble.

Cette imbrication existe également dans le temps : si nous remontons notre généalogie sur 32 générations, nous sommes lié∙es à 4,3 milliards de personnes ! On ne peut pas penser les systèmes sans cette interconnexion qui concerne aussi le non humain, et plus encore dans les territoires ruraux, les plus riches en systèmes de vie et de vivants.

Connectivité

La deuxième caractéristique d’un système vivant, c’est la connectivité : ce que produit le système n’est pas la résultante de chaque élément, mais la résultante des interactions entre les éléments. Par exemple, ce n’est pas parce que vous mettez les meilleurs joueurs du monde dans la même équipe de foot qu’elle va gagner, mais c’est par a qualité de leurs interactions ! Ce qui nous fait porter le regard moins sur les éléments que sur la manière dont les éléments interagissent entre eux, le entre.

Émergence, diversité et antagonisme

La troisième caractéristique des systèmes vivants, c’est l’émergence : elle naît des interactions et n’est pas prévisible.

Ce qui permet la vie sur terre, c’est la diversité, qui va de pair avec l’antagonisme. Une réaction chimique ne peut avoir lieu que s’il y a de l’antagonisme entre les deux éléments !

Sans cela, rien de nouveau ne peut se créer. L’une des clefs de fonctionnement des relations, c’est donc de revaloriser l’antagonisme, sans essayer de tout lisser, ni « d’aller au clash » gratuitement. C’est dans l’antagonisme que réside toute la créativité et le développement de potentiel de la vie, au sens propre comme au sens métaphorique.

Une autre propriété du vivant est la rétroaction : ce que l’on crée génère quelque chose qui va en retour agir sur nous. C’est fondamental pour l’habitabilité de nos territoires, et pas seulement entre humains !

La ruralité, son évolution, ses atouts

Les deux intervenant∙es sont relancé∙es autour de leur vision de l’évolution des territoires ruraux et de la diversité, notamment culturelle, en leur sein.

Damien Deville : dynamiter les barrières imaginaires

Chacun des territoires ruraux a sa spécificité. Par exemple le vote RN (pour le Rassemblement National) est très faible dans des zones rurales de l’ouest, en Mayenne et dans les Deux Sèvres !

Ces différences s’expliquent par l’histoire. La Vème République a imposé des modes de développement résumés à deux grands paradigmes : les « avantages comparatifs » et la métropolisation.

Il y a un immense enjeu à rediversifier la fabrique des imaginaires pour encourager les capacités à s'approprier les territoires."

L’impasse des « avantages comparatifs »

Le premier paradigme, développé dès la Révolution industrielle, est ce que l’on nomme les avantages comparatifs : spécialiser un territoire dans une filière d’excellence où il sera sans concurrence. Ces filières ont été décidées dans les couloirs parisiens : les sous-marins à Cherbourg, l’agroalimentaire en Bretagne, l’aéronautique à Toulouse, l’automobile dans le Grand-Est…

70 ans plus tard, ce fonctionnement se heurte à deux limites. Ces industries se sont imposées sur des tissus relationnels existants, qu’elles ont abîmés. Par exemple, la Bretagne a accueilli les industries agro-alimentaires alors même que ses ports – Saint-Nazaire, Lorient, Brest – se spécialisaient dans l’export des produits agricoles. On connaît la suite : le développement d’un élevage intensif, notamment des porcs à proximité des ports ! Cette uniformité économique, à l’origine de la pollution par les algues vertes, a généré de la précarité économique et écologique sur le long terme.

L’autre inconvénient des avantages comparatifs, consiste en la difficulté à penser l’avenir. Des filières deviennent plus compétitives que d’autres et au lieu de s’équilibrer au fil du temps, les territoires sont aujourd’hui en concurrence. Pensons à tous ceux fragilisés par ces métiers qui n’existent plus : les hommes du noir (la mine), les femmes du fil (le textile), les hommes du feu (la chaudronnerie)…

Pourtant, le paradigme « avantages comparatifs » reste très présents dans l’esprit des décideurs publics. Ainsi des communes rurales des Pays de la Loire profitent de la proximité des ports pour développer des entrepôts logistiques et misent sur eux pour l’emploi.

Autre exemple : Vendôme a voulu vendre son nom à Louis Vuitton – pour 10 000 euros ! – en échange d’une spécialisation de maroquinerie sur son territoire ! On observe la vassalisation à l’œuvre.

Métropolisation, vassalisation ?

L’autre grande politique de la Vème République est la métropolisation, qui a un impact considérable sur les territoires ruraux. Ce qui caractérise la métropole, c’est la capacité à restructurer toute les filières d’un territoire à partir de son centre, avec le risque de vassaliser le reste des territoires. 15 ou 16 métropoles françaises rassemblent 45% de la population. Ces mêmes bassins métropolitains regroupent 83% de la création d’emplois chaque année !

Cela a un impact sur la culture et l’art : nos esprits se « métropolisent ». C’est par la grande ville que passent les récits de l’émancipation, du cosmopolitisme. Il suffit d’aller au cinéma pour s’en rendre compte : tous les films ou presque se passent dans les grandes villes ! Cela crée une non- représentation culturelle et démocratique de 80% des espaces français. Il y a un immense enjeu à rediversifier la fabrique des imaginaires pour encourager les capacités à s’approprier les territoires.

Nous ne sommes bloqué∙es que par nos barrières imaginaires ; les dynamiter constitue la première étape !

L’étranger et les gens du village

Damien conclut son intervention par un conte à méditer :

Un étranger arrive dans un village pour la première fois, et demande à un vieux commerçant : « comment sont les gens ici ? »
– Comment étaient les gens dans le village d’où tu viens ?
– Ils étaient méchants et aigris, c’est pour cela que j’en suis parti.
– Tu trouveras les mêmes ici.

Un peu plus tard, un deuxième étranger vient au village et demande au même vieillard : « comment sont les gens ici ? »
– Comment étaient les gens dans le village d’où tu viens ?
– Ils étaient bons et accueillants, j’ai eu du mal à en partir.
– Tu trouveras les mêmes ici.

Un chamelier entend les deux conversations, et interroge le vieil homme : « comment peux-tu donner des réponses aussi différentes à la même personne ? »
– Tout simplement parce que chacun porte en lui son propre univers.

Voilà, cette phrase est magnifique et résonne avec la question des territoires.

Margaux Thévenin : l'intelligence des crapauds, la stratégie des étourneaux

Margaux Thévenin rebondit sur cette intervention :

On vit beaucoup de conséquences de décisions prises par le passé. Ce sont des boucles de rétroaction des systèmes vivants : on a créé quelque chose, on ne sait plus à quoi c’était rattaché ni si cela fait toujours sens aujourd’hui.

L’une des clefs pour naviguer dans des environnements complexes est de s’interroger concernant nos intentions : qu’est-ce qu’on cherche à faire ? Pourquoi cela s’enracine et quels sont les fruits qu’on en espère ?

Comme l’a dit Damien Deville, l’uniformité crée de la précarité. Le vivant est robuste quand il est varié, divers, et y compris imparfait et redondant. Une expression parle des crapauds fous. Les crapauds se déplacent en bande et les « fous » sont ceux qui bifurquent et prennent une autre direction. Ils sont très peu nombreux, mais assurent la pérennité de l’espèce, parce qu’en cas d’accident ou de prédateurs, les bandes sont décimées. C’est une illustration de l’importance de la diversité, vue comme l’expression des singularités personnelles et collectives, pour que la vie puisse perdurer.

À propos des ruralités, sait-on que ce sont les endroits où il y a de plus de vie ? On compte 2 à 3 tonnes de vers de terre à l’hectare ! Et il y a plus de vaches que d’habitant∙es en Meuse ! Ce sont les lieux où existent le plus d’interactions, conscientes ou non conscientes, et de possibilités de création.

Les marges et lisières sont extrêmement fertiles. Entre une prairie et une forêt, un troisième écosystème se forme, créant encore plus de diversité."

Le vivant nous incite aussi à explorer la notion de marges. C’est par elles que les mutations arrivent, structurellement. Dans les vols d’étourneaux, ceux qui impulse le changement de direction sont les oiseaux qui sont sur les bords, qui ressentent les vents et voient les prédateurs ! Par analogie, les marges et lisières sont extrêmement fertiles. Entre une prairie et une forêt, un troisième écosystème se forme, créant encore plus de diversité.

On peut s’en inspirer pour transformer nos espaces en lisières : profiter des conditions de la ville et de la campagne pour créer des choses nouvelles.

Que et comment faire en pratique ?

Damien Deville et Margaux Thévenin sont invité∙es à donner des exemples d’expériences concrètes et inspirantes en milieu rural, qui permettent d’organiser cette diversité dans la solidarité.

Margaux Thèvenin : ensemble, fixer et garder le cap

Il est nécessaire de porter de l'attention aux relations entre nous, à notre environnement, et de valoriser toutes les personnes qui ont des rôles d'intermédiaires. "

Sur le « comment faire en pratique ? », l’essentiel est se rappeler que nous sommes plus ou moins interconnecté∙es.

Le problème des organisations n’est pas forcément le manque d’envie ou de moyens mais le fait que les gens ne savent plus pourquoi ils sont ensemble. La priorité est d’observer son contexte, d’identifier nos besoins, nos envies, individuelles et collectives, puis de trouver un cap qui rassemble les énergies autour de projets communs. C’est ce qui permet d’aller chercher des ressources adaptées.

L’autre priorité est de soigner les relations. Les projets collectifs dysfonctionnent souvent en raison de problèmes relationnels. Donc il est nécessaire de porter de l’attention aux relations entre nous, à notre environnement, et de valoriser toutes les personnes qui ont des rôles d’intermédiaires et fluidifient la circulation des informations.

Dans ma région, je voudrais citer l’exemple de L’outil en main, où des retraité∙es proposent à des enfants des ateliers qui vont de réparer son vélo à l’initiation à la forge ou l’électricité.

Il faut citer des initiatives d’information comme Demain Vendée, qui partage toutes les initiatives positives du territoire, ainsi que Semeurs de forêt qui rachète des terres en déprises agricole pour replanter des arbres et sanctuariser des espaces, afin de relancer la diversité et de créer des micro cycles de l’eau au niveau local.

En conclusion, une méthode est de s’interroger autour des envies que l’on partage pour vérifier que l’on est en prise avec la réalité, et prendre soin des connexions qui font les systèmes.

Damien Deville : réhabiliter l'appartenance

L'appartenance, ce n'est pas un chemin de roses mais un champ de bataille intérieur entre le territoire tel qu'on le fantasme et tel qu'il évolue. "

Je crois important de parler autrement d’appartenance. L’appartenance, c’est un universel, que l’on ait trois générations au cimetière ou que notre lieu de vie inspire nos pas au quotidien. Ce n’est pas un chemin de roses mais un champ de bataille intérieur entre le territoire tel qu’on le fantasme et tel qu’il évolue. On éprouve ce tiraillement qui nous fait dire la même journée : « j’aime ce lieu, je vais le porter jusqu’au bout » et « Mais qu’est-ce que je fais là ! ». Ce tiraillement, je le trouve très sain. Y mettre des mots, des dialogues, des récits ferait tomber bien des masques.

Il existe une différence majeure entre les débats à l’échelle nationale, et ce qui anime les territoires à l’échelle locale. Par exemple, je n’ai jamais entendu parler du wokisme en Sud-Sarthe. Ce qui fait ton intégration, c’est de se lever à 5h pour s’occuper de la brocante !
J’aime donner l’exemple de Loos-en-Gohelle, ancien bassin houiller du Nord de la France. Dans les années 90, une association de naturalistes aimait marcher auprès des anciens terrils où la végétation reprenait ses droits petit à petit. Elle y a repéré un petit oiseau, rare et protégé à l’échelle européenne. C’est une rencontre entre une histoire industrielle et un lieu qui a créé une biodiversité unique sur le territoire. Les naturalistes ont entamé une démarche pour faire classer le bassin houiller à l’Unesco comme patrimoine de culture et nature, qui a aboutie !

Imaginez le symbole envoyé aux habitant∙es : habituellement les sites humains classés à l’Unesco sont issus de la royauté ou de l’aristocratie française. Pour la première fois, un site fabriqué par le prolétariat obtient ce fameux label, et dit que l’histoire des mineurs est l’égale de celle des rois ! Cela a créé quelques opportunités économiques et le président de l’association est devenu maire de Loos-en-Gohelle.

Chez moi, dans la Sarthe, on a créé une exposition photo avec Evaine Merle, qui a photographié des visages et passé du temps avec les gens. Le jour du vernissage, il y avait 160 personnes sur une population de 1300 habitant∙es ! Ce qui a fait ce succès, c’est la méthode, le temps passé avec les gens, et le fait qu’on a tous au fond du cœur un très vieux paysage, et qu’on cultive des liens chargés d’affection avec les lieux dans lesquels on habite.

Dialogues avec les participant∙es

Les exemples cités par Damien Deville et Margaux Thévenin trouvent de multiples résonnances et autres exemples parmi les participant∙es.

L’interaction est évoquée par plusieurs acteurs et actrices de structures culturelles qui ont pour point commun de travailler dans la coconstruction : Bachibouzouk Productions, Semeurs d’art… La capacité des structures à fabriquer de la diversité est saluée, comme celle des intervenant∙es à conceptualiser le travail de terrain : « vous avez formalisé dix ans du combat qu’on mène au quotidien ; la construction d’un projet en milieu rural vient d’interactions avec les habitant∙es. Ce sont elles et eux qui ont choisi leur venue. La force du milieu rural, c’est qu’on y fait des choses ensemble », signale un représentant de Semeurs d’art.

L’ensemble des témoignages montrent du désir d’action en campagnes, y compris de la part d’acteurs et d’actrices culturelles qui ont vécu une grande partie de leur parcours en métropole.

Cela ne va pas pour autant sans difficultés, dont celles nées du tiraillement entre l’urgence ressentie dans un contexte de crises multiples et anxiogènes face à la nécessité de prendre son temps : « dans quelles échéances peut-on agir et comment nos organisations peuvent-elles aider à trouver les ressources ? », s’interroge Sébastien pour le Mouvement associatif, tandis que Caroline, qui vit dans un village de 500 habitant∙es, après un long parcours en tant que professionnelle, affirme la nécessité pour les acteurs et actrices culturelles de décélérer, faire moins et mieux.

L’opposition entre professionnalisation encouragée et abandon des pratiques en amateur est évoquée, ainsi que les hiérarchies et disparités de moyens entre associations de terrain et institutions culturelles. « J’ai ouvert un bar associatif dans les Vosges pour créer un lieu qui n’existait pas. J’ai vidé la maison de ma grand-mère décédée, agricultrice, et trouvé une photo où elle faisait du théâtre, raconte Adeline. De son temps il y avait un club théâtre. J’ai eu un sentiment de perte, comme dans le Nord où les harmonies périclitent. Je me pose la question de la professionnalité. On a l’impression que les gens ont été dépossédés de leur capacité et que si ce n’est pas une entité professionnelle qui leur amène la culture, elle ne peut plus émaner d’eux-mêmes et qu’ils en ont même perdu l’envie ».
D’autres déplorent une relégation de l’action territoriale au socioculturel. Voire une condescendance envers des espaces auxquels on promet le sempiternel accès à la culture : « dans le 7ème arrondissement de Paris, je n’ai jamais entendu parler d’accès à la culture, alors qu’une grande partie de la population ne fréquente ni les musées, ni les théâtres, ni les bibliothèques » !

Nathalie constate que même à l’échelle d’un département comme la Meuse, les territoires comme les aspirations des habitant∙es sont très disparates et que les dispositifs contraignent les expressions à entrer dans des standards.

Laurence Martin, chargée de mission ruralité au ministère de la Culture, à la Direction générale de la démocratie culturelle, des enseignements et de la recherche (DGDCER), prend le contrepied des oppositions citées : « les oppositions professionnels versus amateurs, ou ressources culturelles d’un territoire versus offre institutionnelle ne font pas vraiment sens. Il y a relation entre ces différents espaces et la question de la participation permet de dépasser cette dualité ».

Invités à conclure la matinée, Damien Deville et Margaux Thévenin rappellent quelques réalités de terrain, notamment sur la néoruralité. « Retourner à la campagne ne veut pas dire être plus proche de la nature, rappelle le premier. Les jardins réservoirs de biodiversité, c’est l’exception à la campagne ! En revanche, on a tendance à penser que pour sauver le vivant, il faut abandonner certains territoires ; je pense que c’est faux. La biodiversité s’écroule dans les Cévennes parce que les Cévennes ne sont plus habitées ».

Du côté de la diversité culturelle, la campagne peut substituer la profondeur des relations à leur multiplicité : « On vit moins d’altérité mais elle prend plus d’épaisseur. La question est de comment vivre dans chaque écosystème en en respectant les caractéristiques et en plaçant ses singularités au cœur des préoccupations. Décentralisation et vivant sont des combats frères ! »

Margaux Thévenin invite à examiner les croyances qui conditionnent nos comportements : « les expériences culturelles et artistiques permettent de nous rappeler, dans notre chair, que nous sommes des êtres vivants, sensibles. Les clefs relationnelles se retrouvent dans des intentions communes, et nous engagent à soigner nos relations à toutes nos échelles, entre nous, dans nos projets, avec les institutions. C’est par les relations que les choses émergent ».

« L’émergence, ajoute-t-elle, n’exclut pas l’organisation. Le monde vivant est plein de formes et de structures qui se répètent en fractales. C’est tout un fil ténu entre ce que l’on organise et la réalité, sachant que ce n’est pas parce qu’on a planifié que ça va se passer comme prévu. Les étourneaux ont trois règles simples : rester proches, éviter la collision, et garder un cap commun ».

Comme le constate un participant, nous sommes toustes des « crapauds fous ». Devenons donc des étourneaux pour soigner nos vols communs et garder le cap ensemble !

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Rencontres nationales « Projets artistiques et culturels en milieu rural »

Les prochaines rencontres nationales se dérouleront à la MJC Contre-Courant de Verdun (Meuse, Grand-Est), également partenaire de l’événement, les 26 et 27 novembre prochain.

Coconstruites et pensées comme un espace-temps de co-développement, de partage de savoir-faire et de coopérations, elles seront l’occasion de temps d’échanges lors de tables-rondes, de conférences, d’ateliers participatifs, de témoignages pour analyser collectivement les enjeux de la culture en ruralités et permettre une meilleure compréhension des spécificités des projets culturels et artistiques en milieu rural.

Retour sur les Rencontres Nationales « Projets artistiques et culturels en milieu rural » 2023

Accueillies et coconstruites en partenariat avec Run Ar Puñs, ces Rencontres 2023 ont été l’occasion de réfléchir aux enjeux des projets artistiques et culturels à l’aune des transitions et de leur rôle dans la fabrique des territoires culturels de la ruralité.

Plusieurs leviers et notions ont été explorés, à travers une diversité de format (micro-conférences, ateliers et mise en commun en plénière) : les projets culturels de territoire, les droits culturels, la participation des personnes et la gouvernance des espaces, l’« habitabilité » des territoires la « déspécialisation » des projets, les transitions écologiques et sociales…

Transrural Initiatives n°499 : Projets de territoires culturels et transitions

L’UFISC a participé à la rédaction d’un dossier thématique « Projets de territoires culturels et transitions » pour la revue Transrural Initiatives, fruit des témoignages, échanges et réflexions développés lors des Rencontres nationales « Projets artistiques et culturels en milieu rural » à Run Ar Puñs, en juin dernier.

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