Les exemples cités par Damien Deville et Margaux Thévenin trouvent de multiples résonnances et autres exemples parmi les participant∙es.
L’interaction est évoquée par plusieurs acteurs et actrices de structures culturelles qui ont pour point commun de travailler dans la coconstruction : Bachibouzouk Productions, Semeurs d’art… La capacité des structures à fabriquer de la diversité est saluée, comme celle des intervenant∙es à conceptualiser le travail de terrain : « vous avez formalisé dix ans du combat qu’on mène au quotidien ; la construction d’un projet en milieu rural vient d’interactions avec les habitant∙es. Ce sont elles et eux qui ont choisi leur venue. La force du milieu rural, c’est qu’on y fait des choses ensemble », signale un représentant de Semeurs d’art.
L’ensemble des témoignages montrent du désir d’action en campagnes, y compris de la part d’acteurs et d’actrices culturelles qui ont vécu une grande partie de leur parcours en métropole.
Cela ne va pas pour autant sans difficultés, dont celles nées du tiraillement entre l’urgence ressentie dans un contexte de crises multiples et anxiogènes face à la nécessité de prendre son temps : « dans quelles échéances peut-on agir et comment nos organisations peuvent-elles aider à trouver les ressources ? », s’interroge Sébastien pour le Mouvement associatif, tandis que Caroline, qui vit dans un village de 500 habitant∙es, après un long parcours en tant que professionnelle, affirme la nécessité pour les acteurs et actrices culturelles de décélérer, faire moins et mieux.
L’opposition entre professionnalisation encouragée et abandon des pratiques en amateur est évoquée, ainsi que les hiérarchies et disparités de moyens entre associations de terrain et institutions culturelles. « J’ai ouvert un bar associatif dans les Vosges pour créer un lieu qui n’existait pas. J’ai vidé la maison de ma grand-mère décédée, agricultrice, et trouvé une photo où elle faisait du théâtre, raconte Adeline. De son temps il y avait un club théâtre. J’ai eu un sentiment de perte, comme dans le Nord où les harmonies périclitent. Je me pose la question de la professionnalité. On a l’impression que les gens ont été dépossédés de leur capacité et que si ce n’est pas une entité professionnelle qui leur amène la culture, elle ne peut plus émaner d’eux-mêmes et qu’ils en ont même perdu l’envie ».
D’autres déplorent une relégation de l’action territoriale au socioculturel. Voire une condescendance envers des espaces auxquels on promet le sempiternel accès à la culture : « dans le 7ème arrondissement de Paris, je n’ai jamais entendu parler d’accès à la culture, alors qu’une grande partie de la population ne fréquente ni les musées, ni les théâtres, ni les bibliothèques » !
Nathalie constate que même à l’échelle d’un département comme la Meuse, les territoires comme les aspirations des habitant∙es sont très disparates et que les dispositifs contraignent les expressions à entrer dans des standards.
Laurence Martin, chargée de mission ruralité au ministère de la Culture, à la Direction générale de la démocratie culturelle, des enseignements et de la recherche (DGDCER), prend le contrepied des oppositions citées : « les oppositions professionnels versus amateurs, ou ressources culturelles d’un territoire versus offre institutionnelle ne font pas vraiment sens. Il y a relation entre ces différents espaces et la question de la participation permet de dépasser cette dualité ».
Invités à conclure la matinée, Damien Deville et Margaux Thévenin rappellent quelques réalités de terrain, notamment sur la néoruralité. « Retourner à la campagne ne veut pas dire être plus proche de la nature, rappelle le premier. Les jardins réservoirs de biodiversité, c’est l’exception à la campagne ! En revanche, on a tendance à penser que pour sauver le vivant, il faut abandonner certains territoires ; je pense que c’est faux. La biodiversité s’écroule dans les Cévennes parce que les Cévennes ne sont plus habitées ».
Du côté de la diversité culturelle, la campagne peut substituer la profondeur des relations à leur multiplicité : « On vit moins d’altérité mais elle prend plus d’épaisseur. La question est de comment vivre dans chaque écosystème en en respectant les caractéristiques et en plaçant ses singularités au cœur des préoccupations. Décentralisation et vivant sont des combats frères ! »
Margaux Thévenin invite à examiner les croyances qui conditionnent nos comportements : « les expériences culturelles et artistiques permettent de nous rappeler, dans notre chair, que nous sommes des êtres vivants, sensibles. Les clefs relationnelles se retrouvent dans des intentions communes, et nous engagent à soigner nos relations à toutes nos échelles, entre nous, dans nos projets, avec les institutions. C’est par les relations que les choses émergent ».
« L’émergence, ajoute-t-elle, n’exclut pas l’organisation. Le monde vivant est plein de formes et de structures qui se répètent en fractales. C’est tout un fil ténu entre ce que l’on organise et la réalité, sachant que ce n’est pas parce qu’on a planifié que ça va se passer comme prévu. Les étourneaux ont trois règles simples : rester proches, éviter la collision, et garder un cap commun ».
Comme le constate un participant, nous sommes toustes des « crapauds fous ». Devenons donc des étourneaux pour soigner nos vols communs et garder le cap ensemble !